vendredi 10 juillet 2009

9/5/09 - Cool as a cucumber

Le concombre m’attend, tranché, salé, poivré par mes soins. Je pose ma main gauche sur le carré formé par les deux tranches de pain. Ils recouvrent leurs trésors, ces rondelles vertes qui vont glisser à droite et à gauche comme des marins sur le pont sous la pression du couteau à venir. Le pain est fait d’éponge qui rebondit avec une élasticité loin d’être farineuse. Mais c’est comme ça maintenant.

Je saisis le couteau et enlève ces croutes qu’autrefois on aurait données aux mouettes, avec la couenne du bacon dont la graisse avait été sucée auparavant. Notre mouette de prédilection était Charlie. Il n’avait qu’une jambe mais arrivait quand même à se mouvoir en atterrissant sur la terre ferme. Il nous attendait, ma grand’mère et moi. Cette grand’mère qui à 76 ans savait toujours monter à vélo ; pour me le prouver elle est montée sur le mien et n’est tombée que, selon elle, à la vue d’une pièce de sixpence qu’elle devait ramasser. Ma grand’mère dont la propre fille est morte dans un accident de vélo à l’âge de 14 ans.

Son pain à elle était plus accueillant. Des petits pains que l’on appelait ‘bridge rolls’ (petits pains pont) – cherche à savoir pourquoi. Ils avaient l’odeur de la faim rassasiée, la texture du don. Elle les prenait, les coupant en deux en longueur. Puis elle enlevait la mie du centre pour former un creux. Celle-ci ne résistait guère, mise de côté le temps qu’elle badine ce petit pain bateau avec du beurre sans sel du Danemark – le luxe absolu dans ma vie de beurre salé. Le beurre fondant sereinement sur son lit blanc, elle reprenait la mie moelleuse comme édredon comestible avant de refaire le même exercice avec le haut et de coller les deux bouts ensemble. A ce moment j’étais aux anges d’anticipation de goûter ce festin. Encore tiède sur mes lèvres, sur ma langue je dégustais cette ambroisie de simplicité qui rendait le reste supportable.

Ma grand’mère est morte. Evidemment. Sa maison transformée en salon de thé pour les touristes qui viennent visiter le château de ma ville natale. Pour moi sa cuisine toute rikiki au fond de la maison ne changera jamais quelques soient les changements visibles du lieu. Une toute petite cuisine derrière des rideaux en lamelles de plastique autour desquels je tournoyais avant d’y pénétrer. La gazinière avec son allume-feu raccordé par un cordon. Les boutons noirs en forme d’haricots et l’odeur du premier gaz naturel. La porte qui donnait sur une cour voyant rarement le soleil.

Je découpe les sandwichs carrés en triangles une fois, les retourne, les coupe une deuxième fois. Je les range en petits monts avec leurs sommets pointus. Je cherche autour de moi pour le cresson que j’ai lavé auparavant pour accompagner leur passage dans l’assiette. Des triangles blancs en forme d’éventail, abritant tant d’amour d’une vie passée, d’un ère révolu sur le fond.

Donne-nous notre pain quotidien afin que l’on puisse communier avec nos êtres chers, qu’on puisse les déguster avec notre âme et notre cœur. Le reste est superflu. La recette est la mémoire qui nourrit les creux de la vie. La mémoire, l’assaisonnement qui rend le quotidien plus gouteux et permet de vivre sans faim.